Saarwellingen_Johannes_Schmitt

Dr Johannes Schmitt (photo Philippe Hoch)

Organisée par le Historischer Verein für die Saargegend, avec la participation de la SHAL, la VIe Rencontre transfrontalière d'histoire régionale s'est tenue, comme on a déjà pu le lire, à Saarwellingen le 31 mai 2008. Le Dr Johannes Schmitt, président, ouvrit la journée en présentant une communication relative à Charlemagne, figure historique à laquelle le professeur avait consacré sa thèse de doctorat. On lira, ci-dessous, le résumé de cette intervention, traduit en français par le Dr Andreas Wilhelm. - Ph. H.

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Charlemagne, dans le rôle du premier Européen

Aucun historien n'a jamais mis en doute le fait que Charlemagne était une personnalité éminente dans une époque décisive pour la naissance de la culture et des nations européennes. Jusqu'au milieu du XXe siècle, les images qu'on se faisait de cette personnalité historique étaient tout de même fortement marquées par l'antagonisme franco-allemand. Mais après 1950, quand l'Europe unie a commencé à s'esquisser, Charlemagne a adopté le rôle du premier Européen. Depuis peu, il sert même à justifier la société multiculturelle.

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Patricius Romanorum

C'est avec Charlemagne qu'une dynastie a atteint son apogée, les racines de laquelle remontaient jusqu'aux ténèbres du VIIe siècle. Cette famille provenait d'une région située entre la Meuse et la Moselle, où elle possédait des territoires et d'où elle se frayait le chemin jusqu'au service royal. Deux représentants de cette famille, Charles Martel et Pépin le Bref, ont fini par s'emparer de l'empire des Francs et l'ont transformé en royaume héréditaire en 751. Ils appuyaient leur pouvoir sur une armée de chevaliers, de vassaux nobles et cherchaient une bonne entente avec l'Église et avec un pape menacé par les Lombards. Pépin a donné au Saint-Père les territoires qui deviendraient plus tard les États du Pape. En échange, le pontife lui a concédé le titre de Patricius Romanorum.

Une féroce guerre de conquête et de religion

Charles, par contre, s'est engagé sur un chemin impérial. Comme protecteur de l'Église, il a défendu le pape contre les Lombards. Après sa victoire et la conquête de Pavie, il s'est couronné roi des Lombards. Ensuite, il a entamé une féroce guerre de conquête et de religion contre les Saxons, qui durerait trente ans. Pendant cette guerre, se produisirent des dévastations de grande envergure, des baptêmes de masse et des transferts de populations. La Bavière fut intégrée à l'empire, et au sud-ouest, après d'âpres luttes avec les Avars, cet empire fut élargi au-delà des Pyrénées et toutes les zones limitrophes furent consciencieusement surveillées.

«Recteur et précepteur»

Cet «impérialisme freiné» fut légitimé par l'adoption de la dignité impériale et le couronnement le jour de Noël de l'an 800. Il est vrai que Charles se voulait tuteur de l'Église universelle, mais il n'en est pas moins vrai qu'il refusait de se soumettre à cette dernière. D'un autre côté,  son royaume, son empire, l'idée qu'il se faisait de lui-même étaient profondément imprégnées de religion. Se justifiant par la Bible, l'Ancien testament et le roi David, mais aussi en invoquant saint Augustin dont Alcuin lui avait dépeint la vie, Charlemagne réussissait à créer une conception du pouvoir qui était sans équivalent jusque là. Comme un nouveau David, il aspirait à être «recteur et précepteur» (rector et doctor) d'un peuple de bons chrétiens, et à établir la paix, la justice et la fraternité parmi tous ses sujets.

Réforme de l'éducation

C'est moyennant une série de lois et de décrets qu'il essayait de mettre en oeuvre ses idéaux et de réformer la société dans un sens chrétien. Mais au terme de sa vie, il ne pouvait que constater avec résignation que, dans son entourage personnel, le nombre de ceux qui avaient porté atteinte à la justice était nettement supérieur à celui des personnes qui l'avaient défendue. Dans ce contexte, il faut faire mention aussi d'une sorte de réforme éducative (Bildungsreform) : Charlemagne rassembla autour de lui un grand nombre d'érudits qui donnèrent naissance plus tard à la soi-disant «Renaissance carolingienne».

L'époque primordiale du Moyen Âge

Toute l'époque des Carolingiens peut être considérée comme l'époque primordiale (Leitepoche) du Moyen Âge, car c'est alors que se sont formées les structures de base dans la hiérarchie sociale qui devaient persister jusqu'à la Révolution française : le système féodal ; une Église (au premier rang de laquelle les abbés et les évêques) qui servait les intérêts de l'État, mais aussi le servage. Le christianisme est devenu la culture dominante (Leitkultur) de tous les pays européens. Le latin en tant que langue universelle (lingua franca) de cette culture englobait des groupes ethniques et de grandes régions. C'est après la désintégration de l'empire des Carolingiens que la naissance des États nationaux a lentement pris forme. - Johannes Schmitt